Category Archives: divers

Blocages inutiles de sites Internet : lutte contre la prostitution

Il est difficile d’écrire sur un sujet pareil, sauf à risquer de passer pour un sans-cœur souhaitant perpétuer l’exploitation de la misère humaine.

Il existe depuis des décennies une tendance politico-médiatique bien identifiée, celle des lois d’affichage, fondées consciemment ou non sur une constatation simple : il est plus facile et pas forcément moins efficace électoralement de dire et faire croire que l’on agit plutôt que d’agir efficacement.

La prostitution est illégale en France.

La prostitution n’est ni interdite ni autorisée en France, d’après Wikipedia. Un flou artistique typiquement français.

On pourrait penser le sujet clos d’un point de vue législatif.

Or une nouvelle proposition de loi souhaite renforcer les moyens de lutte contre celle-ci.

Je ne vais pas débattre de la pertinence ou non de cette interdiction, c’est un long débat et pas du tout ma spécialité.

Mais, comme de nombreuses personnes l’avaient craint lors du vote des lois sur le jeu en ligne, la tentation du blocage de sites s’étend peu à peu de manière pavlovienne à de nouveaux domaines d’activité, sans considération de son efficacité déjà intrinsèquement douteuse.

Ainsi, la nouvelle proposition de loi suggère d’instaurer un blocage soumis simplement au bon vouloir d’une administration — donc une nouvelle fois en toute opacité, sans le contrôle a priori d’un juge :

http://www.assemblee-nationale.fr/14/propositions/pion1437.asp :

« Lorsque les nécessités de la lutte contre le proxénétisme et la traite des êtres humains aux fins d’exploitation sexuelle relevant des articles 225-4-1, 225-5 et 225-6 du code pénal le justifient, l’autorité administrative notifie aux personnes mentionnées au 1 du présent I les adresses électroniques des services de communication au public en ligne contrevenant aux dispositions de cet article, auxquelles ces personnes doivent empêcher l’accès sans délai. Les décisions de l’autorité administrative peuvent être contestées devant le juge administratif dans les conditions de droit commun. »

Cela pourrait déjà être critiquable en soi.

Mais il est extrêmement facile de vérifier sans quitter sa chaise que les sites d'”escortes” comportent en général une mention de ce style pour échapper à la qualification de prostitution, donc a fortiori de proxénétisme ou de traite des êtres humains :

Les services proposés sont ceux d’une accompagnatrice de luxe. Toute autre relation qui pourrait intervenir relèverait de la vie privée entre deux adultes consentants et serait détachée de la prestation.

Autrement dit, les sites supposés visés par la future loi y échappent déjà à l’heure actuelle. Ils ne seront pas bloqués. Un joli coup d’épée dans l’eau. À moins, bien pire, que cela donne à l’administration le pouvoir de bloquer arbitrairement ce qui pourrait selon elle dissimuler un service de prostitution non ouvertement annoncé comme tel.

Par ailleurs, la différence avec les jeux en ligne est évidente : ici le site ne sert que de vitrine, alors que dans le cas des jeux en ligne, il constitue l’activité proprement dite.

Comme dans le cas de la lutte contre la pédophilie, le blocage ou la fermeture du site ne changeront donc strictement rien à l’activité sous-jacente. Un autre coup d’épée dans l’eau.

On peut donc, une nouvelle fois, parler de tartufferie au sens presque littéral.

Si j’avais mauvais esprit — un écueil dans lequel je ne voudrais pas tomber –, j’y verrais une volonté d’étendre à nouveau la mainmise du politique sur Internet, afin d’essayer de le civiliser, autant que peuvent l’être les média audiovisuels déjà sous la coupe le bienveillant patronage du CSA et de présidents de chaînes publiques nommés en toute indépendance.

Mise à jour 21/10/2013 : un article complet sur cette loi chez Camille.

 

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Sexualité, Internet et libertés

Dans la série des collisions-coq-à-l’âne dont j’ai la spécialité…

couv-sexlibris

Alors que la sénatrice EELV Esther Benbassa propose une « loi sur la liberté de l’Internet » (comprendre, en français non politique : une loi restreignant la liberté), voici un livre qui n’a en apparence rien à voir avec ce qui précède, que j’ai découvert récemment, qui m’a beaucoup plu, mais dont je n’aurais pas forcément eu l’idée de parler ici.

Il s’agit du dictionnaire « Sexe Libris » de Camille, qu’on ne présente plus (ce que je fais donc) : “personnage épicène” selon sa propre description, on pourrait aussi dire “nom de plume”, qui a fondé la rubrique Rue69 sur la sexualité à Rue89 et maintenant Sexpress sur l’Express…

Pour citer l’avant-propos de Camille : « ce dictionnaire vise à conduire les lecteurs à s’interroger sur leurs représentations autour des questions de genre et de sexualité, et à travers elles sur la société ».

C’est David Abiker, dans la préface, qui m’a donné le lien (encore un mot à sens partagé) manquant avec ce blog. Internet, d’une part, et la liberté, d’autre part :

« Partout où la sexualité est (ou a été) réprouvée, cachée, humiliée, sanctionnée, on a souffert et on souffre encore d’un recul des libertés. Partout où le sexe est en cause, où il est redouté et donc combattu comme s’il était la marque du mal, on constate une stagnation des droits de la personne. Partout où la politique a fait du sexe un ennemi, la liberté a cédé du terrain dans tous les autres domaines, à commencer par ceux des droits de l’homme et de la femme ».

Maintenant relisez ce qui précède en remplaçant « sexualité » et « sexe » par « Internet »…

Le livre est très agréable à lire, loin de l’idée rébarbative que l’on se fait d’un dictionnaire. Il s’agit d’un cocktail bien écrit, tour à tour sérieux, coquin, bizarre, drôle, alternant références légales, citations savoureuses et traits d’humour, avec un énorme travail de (coureur de ?) fond.

Toutes les entrées comportent des liens “Lire aussi”, on peut ainsi se laisser porter agréablement de sujet en sujet. Je n’ai pas vérifié si le graphe ainsi constitué était connexe.

La postface judicieusement titrée « Post coitum », sorte de making-of et bêtisier, est savoureuse… particulièrement pour l’auto-contradictoire section “je n’ai pas osé”.

Plutôt que vous citer un extrait particulier, puisque tout est bon (…), j’ai choisi de vous donner des listes d’entrées par thème, les titres vous donneront peut-être la curiosité d’aller voir l’envers du décor ;). C’est toujours bien écrit et surprenant, un style clair et concis.

Et si vous voulez des extraits, vous pouvez en consulter ici sur Amazon.com, pas sur amazon.fr assez curieusement.

(PS l’image ci-dessus est un lien direct vers Amazon.fr)

Pour geeks : Album de la Comtesse, Apple, Audiard (Michel), Censure, Chatroulette, Chocolat, CNC, Correspondance, Facebook, Google, Minitel rose, Second Life.

Pour les gourmands : Chocolat, Cuisine, Manger.

Sur les questions de censure : Apple, Censure, Despentes (Virginie), Pornographie, Origine du monde (l’).

Politique et législation : Censure, Divorce, Loi, Mariage, Parenthèse enchantée, Prostitution, Protection des mineurs.

Pour les usagers du rail (sic, mais le non-ferroviaire) : Blanc-Bleu.

Religion : Emmanuelle (Sœur), Jean-Paul II, Religion, Urbain.

Improbables ou m’ayant particulièrement étonné : Emmanuelle (Sœur), Foot, Giscard d’Estaing (Valéry), Grève, Guerre, Ousepo, Piscine.

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Filtrage, subsidiarité et censure dans l’affaire Copwatch

(ceci n’est pas une analyse juridique — je ne suis pas juriste, ce qui me donne le droit d’énoncer des absurdités juridiques en me concentrant sur l’esprit de la loi plutôt que sa lettre)

Je suis de retour de vacances, pendant lesquelles il a fallu gérer le dernier épisode de l’affaire Copwatch 2 (merci la 3G). Comme promis, je reviens dessus en détail maintenant que j’ai plus de temps.

Merci Copwatch, d’abord, pour avoir permis que l’affaire se “résolve” sans heurts, ou “en application du principe de subsidiarité” comme on dit chez les juristes, évitant que le risque de surfiltrage pesant sur eu.org se matérialise. À ce sujet, Copwatch a diffusé le 26 février un communiqué. et PCINpact a publié un court article.

Est-ce de la censure ?

Il ne s’agit pas de censure à strictement parler (voir le dictionnaire le terme de censure sous-entend généralement l’existence d’une autorité administrative type commission de censure).

Mais inutile de tourner autour du pot : dans la mesure où il s’agit de faire disparaître ou rendre inaccessible un contenu, le terme de censure, ordonnée ici par la justice, n’est pas inadapté.

Quelques rappels

Le fond de l’affaire portait sur le droit à l’image des policiers visés par le site, et sur la diffamation à l’égard des institutions.

Deux des responsables du collectif Copwatch sont apparus à visage découvert, en dévoilant même ce qui semble être leur vraie identité, le 26 janvier 2012, dans un reportage télévisé au journal de 20 heures de France 2.  C’est apparemment cette médiatisation du nouveau site qui a motivé la seconde action en justice du ministère.

Point essentiel, comme cela a été déjà expliqué, le ministère de l’Intérieur n’a pas cherché à assigner l’éditeur du site. L’avocat du ministère a, à l’audience, expliqué que la LCEN (voir aussi l’article Wikipedia) ne l’obligeait nullement à retrouver l’éditeur du site si celui-ci n’indiquait pas, comme le demande la loi, son identité sur son site. Retrouver les auteurs n’était probablement pas très difficile, a fortiori pour le plaignant vu sa qualité. Les contacter était extrêmement facile, grâce aux bases Whois qui fournissaient une adresse email de contact en liaison avec le nom de domaine. L’avocat du ministère a même avoué savoir utiliser Whois.

Le ministère a donc demandé à la justice, et obtenu, le filtrage du site. Il a été débouté sur sa demande de filtrage des miroirs, ainsi que sur sa demande de filtrage des miroirs ultérieurs sans nouvelle décision de justice.

Peut-on imaginer que n’importe qui d’autre, agissant pour les mêmes motifs (diffamation, injures et droit à l’image), aurait eu la moindre chance de voir décidé un filtrage national en sa faveur ? C’est extrêmement peu probable, et la meilleure preuve en est que cela ne s’est jamais produit, bien que les affaires de diffamation ou droit à l’image soient courantes. Le seul cas similaire à ma connaissance est celui du site de jeu en ligne stanjames.com dont le filtrage a été demandé par l’ARJEL en avril 2011, en application de la loi sur les jeux en ligne.

Les affaires Copwatch constituent donc un précédent.

La décision de justice a-t-elle été appliquée ?

Oui. Le domaine copwatchnord-idf.eu.org n’existe plus depuis le 27 février. Il n’est donc pas nécessaire de le filtrer. Par ailleurs, la décision de justice ne demandait le filtrage que chez 5 gros fournisseurs d’accès français, alors que la suppression du domaine le rend totalement inaccessible.

Le résultat obtenu est-il conforme à ce que demandaient les plaignants ?

Non, pour plusieurs raisons.

Le site est toujours accessible sous d’autres noms et comporte maintenant de nombreux miroirs.

La justice a refusé le blocage aux sites miroirs (contenu pas toujours identique au site principal, voire sans rapport aucun dans certains cas), et surtout l’extension du blocage à de futurs miroirs sans repasser devant un juge.

Elle a également demandé au plaignant d’assumer les coûts induits par la mise en œuvre du blocage.

Enfin, la stratégie des plaignants semble indiquer une préférence de leur part pour ‘un filtrage national plutôt que l’application pragmatique du principe de subsidiarité.

Et les fournisseurs d’accès ?

Ils ont été remarquablement discrets, pour la plupart d’entre eux. Aucun d’entre eux n’a, à ma connaissance, mis en œuvre un nouveau filtrage, ni dit publiquement ce qu’il aurait fait en l’absence d’action de la part de eu.org ou de Copwatch. Du coup, la question des recours qu’aurait eu.org contre du surfiltrage devient (heureusement) caduque.

L’objectif : un filtrage national automatisé

Cette procédure visant Copwatch s’inscrit, en réalité, dans une stratégie beaucoup plus large de la part du gouvernement visant à mettre en place des procédures administratives “simplifiées”de filtrage d’Internet.

Simplifiées, c’est à dire : sans juge, soumises à validation par une simple décision administrative, automatisées pour leur déploiement chez les fournisseurs, et opaques quant aux sites concernés donc rendant impossible toute vérification de légitimité ou de pertinence.

Pour quelques manifestations publiques de cette stratégie, voir par exemple la lettre d’Éric Besson au CGIET concernant Wikileaksles propositions d’Éric Besson pour modifier les décrets d’application de la LCEN, ce texte du même CGIET évoquant un filtrage BGP ou DNS national (avec, à titre anecdotique, un développé inexact de l’acronyme BGP, indice montrant que l’exactitude ou la faisabilité technique ne sont actuellement pas les préoccupations centrales) et le décret d’application attendu concernant l’article 4 de la loi LOPPSI 2. On peut citer également, cette fois à l’initiative ou au bénéfice des ayants-droit de l’industrie du divertissement, l’assignation pour le blocage d’Allostreaming, ou la maintenant fameuse loi Hadopi permettant la coupure de l’accès d’un abonné Internet, qui n’est pas plus logique que de demander à EDF de vous couper le courant pour la même raison.

En supposant que des moyens techniques nationaux puissent être déployés pour automatiser la coupure d’un site dans les cas particuliers cités ci-dessus, il n’y a aucun doute que, par “appel d’air”, les modalités en seraient rapidement étendues ensuite à d’autres types de sites illégaux : certains cas ont déjà été publiquement évoqués à l’assemblée nationale. La liste déjà longue et nullement exhaustive du paragraphe précédent ne couvre que certaines initiatives de ces 2 dernières années.

On pourrait bel et bien parler, alors, de censure d’Internet, qui aboutirait inévitablement à la mise en place de moyens techniques coûteux et dédiés au filtrage en masse, par opposition à un filtrage actuellement réalisé de manière artisanale visant des sites qui se comptent sur les doigts d’une seule main.

Cela servirait-il à quelque chose ? Non, comme le montre la continuation de l’activité de Copwatch (qui y a, au contraire, gagné une publicité certaine comme on pouvait l’anticiper), et comme l’a également montré a contrario l’affaire Megaupload (partage de fichiers contrefaits) par une action musclée “à la source”.

En résumé, il s’agirait d’un filtrage techniquement imparfait, coûteux et financé par le contribuable, opaque et dangereux pour les libertés publiques, inefficace et à la contre-productivité démontrée.

Ce n’est pas l’idée que je me fais de l’efficacité des politiques publiques. Espérons que les pouvoirs publics retrouveront rapidement leurs esprits.

Le sujet n’est pas clos : si vous vous intéressez à l’actualité sur ces questions, vous pouvez vous tenir informé par des sites de veille comme PCINpact et Numerama déjà abondamment cités ici.

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Suppression de copwatchnord-idf.eu.org

(suite de Blocage et surblocage : suites de l’affaire Copwatch version 2)

Une mise à jour rapide pour annoncer que le domaine copwatchnord-idf.eu.org a été supprimé de la nouvelle mise à jour de la zone eu.org, ce matin à 11 heures, suite à la demande du détenteur du domaine.

Le serveur HTTP pour copwatchnord-idf.eu.org redirige apparemment (à l’instant où j’écris ceci) les requêtes vers https://copwatchnord-idf.org/, déjà bloqué par la décision de justice d’octobre.

C’est une démonstration intéressante du principe de subsidiarité… Un billet complémentaire viendra d’ici quelques jours, lorsque j’aurai eu le temps de l’écrire…

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Blocage et surblocage : suites de l’affaire Copwatch version 2

(voir ici le résumé des épisodes précédents)

J’ai reçu ce matin une lettre de Free, une des parties assignées dans l’affaire Copwatch version 2.

Je précise qu’aucun autre fournisseur, ni aucun des plaignants, ni leurs avocats, n’ont à aucun moment tenté d’entrer en contact avec eu.org dans cette affaire.

Free a sollicité eu.org en application du principe de subsidiarité, proposant qu’eu.org invite Copwatch à mettre hors ligne son site https://copwatchnord-idf.eu.org/ ; et si nécessaire, suspende le domaine copwatchnord-idf.eu.org.

Cela permettrait d’éviter la mise en œuvre de filtrage brutal IP ou DNS au niveau national, en application du jugement, auquel réfléchissent en ce moment même les 6 fournisseurs d’accès assignés au procès.

Un filtrage à grande échelle n’est jamais une bonne solution, pour la liste suivante de raisons qui ne prétend aucunement être exhaustive.

Pour du filtrage IP :

  • les inévitables surblocages qui en résultent : un site ou un ensemble de sites au lieu de quelques pages, un ensemble de services au lieu du service web seul, etc ;
  • la lourdeur technique de mise en œuvre, avec intervention sur les routeurs des fournisseurs, ce qui n’est jamais anodin.

Pour du filtrage DNS :

  • de même les surblocages qui en résultent : un site ou un ensemble de sites au lieu de quelques pages, un ensemble de services au lieu du web seul, etc ;
  • la nécessité d’intervention sur les serveurs de résolution DNS des fournisseurs, ce qui n’est pas anodin non plus, et pas forcément possible car le plus souvent les logiciels DNS utilisés sur lesdits serveurs n’ont pas été conçus pour cela.

Et pour tout filtrage :

  • son inefficacité relative, puisque les 6 fournisseurs concernés sont loin de représenter la totalité des accès à Internet en France ;
  • comparativement, la grande facilité de contournement par mise en place de miroirs ;
  • les risques de surblocage dans le temps, les règles de filtrage pouvant subsister des années après la disparition de la cause qui les a provoquées.

Et en l’occurrence, le filtrage DNS pourrait être d’autant plus brutal que certains des fournisseurs concernés ne seraient pas en mesure de le réaliser plus finement qu’au second niveau. C’est ainsi tout eu.org et ses 20.000 sous-domaines qui seraient bloqués en France, autrement dit un surblocage colossal. On frémit en imaginant ce qui se passerait si example.co.uk, example.co.jp ou exemple.asso.fr devaient être bloqués par DNS par des fournisseurs dans ces conditions, suite à une décision de justice.

On peut se poser aussi la question du recours qu’aurait eu.org si une telle mesure de surblocage était mise en place. Contre qui eu.org devrait-il se retourner ? eu.org devrait-il assigner chacun des fournisseurs filtreurs, et à quel titre : LCEN, entrave au fonctionnement d’un système automatisé… ?

On notera enfin qu’il s’agit d’une première depuis l’existence de eu.org, créé en 1996.

eu.org a donc transmis ce jour la demande à Copwatch.

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Jugement Copwatch version 2

(suite des billets Au sujet de copwatchnord-idf.eu.org et Compte-rendu de l’audience Copwatch version 2)

Le jugement a comme prévu été rendu vendredi. Il a fallu attendre ce lundi pour que cette copie en soit accessible sur Internet.

Le ministère de l’Intérieur est débouté sur l’essentiel de ses demandes :

– la demande de blocage du site http://copwatchnord-idf.meta.gd/ est rejetée : il semblerait que le site soit hébergé sur une Dédibox (88.190.232.92 au moment où j’écris ces lignes) c’est-à-dire chez Free/Online qu’il est peut-être possible de couper sans mettre en branle des mesures disproportionnées de filtrage au niveau national ;

– les demandes sur les 34 autres miroirs sont rejetées par manque de preuves ;

– la demande d’étendre automatiquement le filtrage en cas de déplacement des miroirs est également rejetée. Cf l’argumentaire très intéressant en page 16 du jugement. Ce dernier point était particulièrement crucial car une demande similaire a été formulée par les ayants-droit dans l’affaire Allostreaming, non encore jugée. PCinpact fournit une analyse détaillée  de cette question.

Il est donc au final simplement demandé aux fournisseurs d’accès à Internet assignés le blocage par DNS ou IP du site http://copwatchnord-idf.eu.org/ qui ne semblent pas encore complètement en œuvre au moment où j’écris ces lignes.

L’avenir nous dira si nous aurons droit à des Copwatch v3 voire v4, v5…

Voir aussi l’analyse de Numérama.

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Compte-rendu de l’audience Copwatch version 2

Aujourd’hui 7 février, à 14 heures, se tenait l’audience publique relative à la nouvelle affaire Copwatch.

Bien que n’étant pas convoqué ni assigné, j’y ai assisté.

L’audience se tenait au fin fond du palais de justice de Paris, en haut d’une tour (dite la tour d’argent, mais on n’y mange pas) au dernier étage d’un escalier en colimaçon, charpente en bois et salle glaciale.

Les six plus gros fournisseurs d’accès français (Free, Orange, SFR, Bouygues Télécom, Numéricâble, Darty Télécom) étaient assignés par le ministère de l’Intérieur et des syndicats de policiers pour demander la disparition d’un certain nombre de pages web sur le site incriminé.

L’audience a duré plus de 3 heures, en effet l’affaire n’est pas identique à l’affaire d’octobre, il ne suffit pas de décider d’une nouvelle liste de sites à filtrer. De nombreux miroirs sont apparus (plus de 30), les injures auraient été retirées, resteraient la divulgation de données personnelles qui aurait été constatée par huissier, et accessoirement la diffamation.

Une rumeur disait que les éditeurs du site Copwatch (non assignés) étaient présents dans le public. Ils ne se sont cependant pas exprimés.

Le ministère de l’Intérieur demande que les pages incriminées ne soient plus accessibles. Quitte à bloquer (surbloquer) pour cela l’ensemble du site (toutes les pages, mêmes celles qui ne sont pas litigieuses) si des mesures techniques plus précises ne sont pas possibles.

La particularité de cette assignation était la demande par le ministère de l’Intérieur d’étendre toute mesure de blocage à tout site nouveau diffusant un contenu identique à celui jugé illicite. Autrement dit, effectuer la mise à jour dans le futur du blocage du site Copwatch, sous la responsabilité des fournisseurs d’accès, sans intervention d’un juge.

Les syndicats de policiers avaient les mêmes demandes, insistant tout de même sur la bien plus grande gravité de la divulgation d’informations personnelles puisqu’elle pouvait mettre des policiers en danger.

La position des fournisseurs d’accès, du moins telle qu’elle a été exprimée et que je l’ai comprise, est assez classique :

1) le filtrage par page, qui nécessite du DPI, est trop intrusif (libertés publiques) et trop coûteux (Orange/FT a évoqué pour sa part la somme de 10M€) ;

2) restent le filtrage par adresse IP ou par le DNS. Seuls Orange et Bouygues sont en mesure de réaliser ce dernier facilement, pas Free ni SFR ; le surblocage qui en découle, bien que gênant lui aussi vis à vis des libertés publiques, est connu et assumé. L’affaire ARJEL (blocage DNS de site illégaux de jeu en ligne) a été citée. L’avocat de SFR a en outre rappelé que le blocage DNS résulte en un surblocage d’autres services, comme le courrier.

3) l’intervention d’un juge est absolument nécessaire afin de donner lieu à débat contradictoire, il est hors de question d’étendre la mesure “automatiquement” aux miroirs futurs.

4) le blocage est inefficace : le site coupé en octobre est réapparu quelques heures après (effet Streisand) et non le 25 janvier qui est la date de sa médiatisation. Les avocats des fournisseurs n’ont pas envie  de revenir tous les 2 mois pour de nouvelles interventions inutiles.

5) la seule stratégie viable pour faire disparaître les contenus incriminés est d’agir à la source. L’affaire MegaUpload a bien entendu été citée.

6) seuls 2 sites (copwatchnord-idf.eu.org et copwatchnord-idf.meta.gd) ont donné lieu à des constats d’huissier, les infractions sur les autres sites ne sont pas démontrées et il n’est donc pas possible de les bloquer.

Le ministère de l’Intérieur ne semble pas avoir poussé très loin les investigations pour identifier l’éditeur du site,  ce qui a suscité un certain étonnement chez les défendeurs comme de la part du président. C’est d’autant plus étonnant que, par sa fonction même, le ministère de l’Intérieur est le mieux placé en la matière.

Détail cocasse, l’avocat du ministère de l’Intérieur a dit être persuadé que des informations sur l’audience circulaient à l’instant même où il s’exprimait. Et en effet, nous étions plusieurs personnes à en faire un compte-rendu en temps réel sur Twitter.

Le ministère public estime que la “subsidiarité a été démontrée” pour les 2 sites “principaux” , mais pas pour tous les autres ; que les interdictions de sites sont plus graves que des interdictions de pages mais ne portent pas atteinte à la liberté d’expression puisque l’éditeur est masqué ; et enfin, que des interdictions futures automatiques sont inconcevables.

Le jugement sera rendu vendredi 10 février à 16 heures.

On notera que la possibilité de demander une coupure de domaine DNS à la source n’a absolument pas été évoquée dans les débats, ce qui sur le fond ne changerait de toute façon rien à l’efficacité des mesures prises.

Complément par PCinpact avant l’audience : http://www.pcinpact.com/news/68786-copwatch-blocage-filtrage-miroirs-futurs.htm

Compte-rendu de PCinpact : http://www.pcinpact.com/news/68797-copwatch-parquet-claude-gueant-inconcevable.htm

Le Point : http://www.lepoint.fr/societe/la-justice-une-nouvelle-fois-sommee-d-interdire-des-pages-du-site-copwatch-07-02-2012-1428434_23.php

Numerama : http://www.numerama.com/magazine/21446-pourquoi-et-comment-claude-gueant-veut-faire-refermer-copwatch.html

Bluetouff sur Reflets http://reflets.info/whos-fucking-next/

Un client Free qui a mis un miroir chez lui a été contacté par le fournisseur : http://sebsauvage.net/rhaa/index.php?2012/02/07/13/28/23-assignation-en-refere

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Au sujet de copwatchnord-idf.eu.org

Ce billet va être un tantinet abscons car technique, et je n’ai malheureusement pas le temps de développer… que les lecteurs veuillent bien m’en excuser. Il y aurait beaucoup à dire, des pages et des pages, mais je vais me limiter à l’essentiel.

Rapide historique

Le site copwatchnord-idf.org a défrayé la chronique cet automne car il a provoqué l’ire du ministère de l’Intérieur. Ce dernier a réussi à en obtenir le blocage sur le territoire français, obtenant aussitôt un bel effet Streisand puisque des miroirs sont apparus aussitôt après. Ce blocage a été obtenu par le blocage, par les principaux fournisseurs d’accès français, de l’adresse IP du site, qui se trouve hébergé aux États-Unis. On trouvera sur Numérama un résumé de l’affaire. Selon cet article ultérieur de Numérama, les éditeurs du site Copwatch ne s’étant pas présentés à l’audience, le tribunal n’a pas débattu de la légalité du site .

Depuis quelques jours, le site est réapparu à l’adresse https://copwatchnord-idf.eu.org/. Le 24 janvier, cela a donné matière à un article sur le site web du journal Le Point : Censuré par Claude Guéant, Copwatch revient.

Or, le domaine copwatchnord-idf.eu.org, comme son nom l’indique, a été réservé via eu.org, service que je gère depuis 1996 avec l’aide d’une équipe de bénévoles. Le domaine copwatchnord-idf.eu.org a été validé (rendu utilisable) le 5 novembre 2011.

Pour rappel, eu.org n’est pas hébergeur mais distribue des noms de domaine gratuitement. eu.org est un simple intermédiaire technique et a distribué à ce jour plus de 20 000 domaines.

Les nouvelles du jour

Des bruits laissaient entendre cet après-midi que la place Beauvau aurait dit qu’il serait pratiquement impossible d’identifier l’hébergeur de eu.org.

Mon intuition me dit que si la place Beauvau mentionne actuellement eu.org, c’est très probablement en raison de la réapparition de Copwatch.

Revenons sur les termes de l’affirmation ci-dessus :

– l’hébergeur (celui qui fournit le serveur contenant les pages web ainsi que les logiciels du service de fourniture de noms de domaine) est parfaitement identifié puisqu’il s’agit de moi-même, sur ma liaison ADSL personnelle. Je suis facilement identifiable par la base publique Whois des noms de domaine publiée par le registrar Gandi.net (pour les domaines dont il a la charge) ; de même mon fournisseur d’accès, Free, est facilement identifiable par la base Whois d’allocation des adresses IP dans laquelle figure le bloc où se trouve celle que j’utilise.

– l’hébergeur de eu.org n’a rien à voir avec les hébergeurs des 20 000 sites, dont Copwatch, délégués par eu.org via le système de noms de domaine ;

– la prestation fournie par eu.org à ses utilisateurs, dont Copwatch, n’est pas une prestation d’hébergement mais la simple fourniture (on dit délégation) d’un nom de domaine.

– les personnes responsables des domaines ainsi fournis (délégués) fournissent des informations de contact supposées sincères, dont l’exactitude n’est pas vérifiée, mais qui sont diffusées publiquement sous le nom de base Whois. Au minimum il faut que l’adresse email fournie et les serveurs de noms soient techniquement corrects au moment de la demande de délégation du domaine, sinon l’enregistrement est refusé.

Et maintenant ?

Il est probable que le ministère de l’Intérieur va demander que le site copwatchnord-idf.eu.org soit, sinon fermé proprement dit, du moins rendu inaccessible. Le site étant physiquement hébergé aux USA, il est impossible d’obtenir la coupure du serveur qui l’héberge pour la même raison qu’en octobre.

En revanche, il est possible, par exemple, que :

– le ministère demande aux fournisseurs d’accès français, de même qu’en octobre, le blocage pour les accès depuis la France de l’adresse IP du nouveau site (située chez le même hébergeur que l’ancien) ;

– ou qu’il demande à eu.org la coupure du domaine copwatchnord-idf.eu.org.

N’étant pas juriste, je ne suis pas en mesure de juger de la légalité, ni des mesures citées ci-dessus qui posent de sérieuses questions sur les libertés publiques, ni du site Copwatch lui-même.

J’espère en tout cas que l’on n’utilisera pas une bombe atomique pour atteindre la cible, comme c’est malheureusement trop souvent le cas par les temps qui courent lorsqu’Internet est concerné.

Mise à jour : article du 1er février de PcInpact sur le développement de l’affaire (et encore un autre nom de domaine pour le site : copwatchnord-idf.meta.gd). Rendez-vous le 7 février apparemment…

Mise à jour 2 février au soir : un article d’Arrêt sur images revient sur l’affaire.

 

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Vidéo HD : caméscope ou appareil réflex ?

Vue la popularité croissante des appareils photo réflex permettant l’enregistrement de vidéos HD, on entend parfois affirmer qu’ils remplacent (ou vont remplacer) les caméscopes.

Pourtant, pour utiliser ces deux types d’appareils, je peux dire que les usages que j’en fais n’ont pas grand chose à voir.

Le caméscope HD :

  • dispose d’un autofocus en continu qui permet le recadrage à tout moment ;
  • possède une autonomie d’au moins 1 à 2 heures pour filmer en continu (que ce soit sur cassette magnétique ou disque dur) ;
  • dispose d’un viseur interne bien visible même en plein soleil ;
  • reste allumé jusqu’à 5 minutes en pause, entre deux prises.

L’appareil réflex souffre en partie des contraintes techniques imposées par le miroir relevable de la visée réflex :

  • nécessite généralement une mise au point fixe pendant la durée du plan, ou mise à jour au jugé avec les risques d’imprécision que cela comporte ; le capteur (donc l’ouverture) étant grand, la profondeur de champ est réduite, ce qui ne favorise pas la netteté générale, même si l’aspect “cinéma” est plaisant ;
  • préfère les plans fixes, pour la même raison ;
  • ne présente qu’un écran LCD pour la visée (le viseur optique est désactivé), ce qui s’avère extrêmement peu pratique et quasiment inutilisable au soleil ;
  • ne possède qu’une autonomie réduite : petite batterie et nécessité de conserver l’écran LCD allumé, ce qui l’oblige à s’éteindre assez rapidement lorsqu’on n’effectue pas une prise de vue (au bout de 30 secondes sur le mien)
  • en revanche, le temps de démarrage que permet l’absence de cassette ou disque est bien plus réduit.

Enfin, sur l’autonomie “en déplacement” (vacances…), les cassettes magnétiques sont imbattables : environ 2€ par heure d’enregistrement (13 Go en HDV), à comparer avec le prix des cartes mémoires.

En conclusion : non, les réflex numériques ne sont pas prêts à remplacer les caméscopes dans une utilisation loisirs/famille classique pour des prises de vue longues et peu ou pas préparées.

En revanche, ils sont pratiques pour certains usages bien précis :

  • de la prise de vue courte, “rapide et sale”, façon vidéo pour Youtube, mais de qualité : infiniment mieux que ce que l’on obtiendra avec un téléphone portable.
  • à l’extrême opposé, de la prise de vue “pro” façon cinéma avec préparation : sur trépied, plan fixe, éclairage soigné. Dans ce cadre, les contraintes dues au réflex sont parfaitement habituelles.

Ce sont les conclusions auxquelles je suis arrivé après quelques mois de cohabitation des deux systèmes. Mais la technique évoluant vite du côté des réflex, il est probable que ces conclusions seront à revoir dans quelques années.

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Internet à l’Élysée : rétropédalage politique pour 2012 en sept actes

Acte I : la loi Hadopi

Les lois HADOPI 1 (Haute Autorité  pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet) et HADOPI 2 sont bien connues aujourd’hui. Suites de la loi DADVSI, ce sont de nièmes lois de commande destinées à protéger les ayants-droit de la musique et du cinéma, établies au nom de notre exception culturelle bien française (les états-uniens, ces vilains, ont tendance à considérer ces arts comme une industrie ; chez nous ils relèvent du ministère de la Culture, qui n’a heureusement rien à voir avec de sordides problématiques pécuniaires).

Nicolas Sarkozy veut ainsi civiliser Internet. Ce sont ses mots.

Or chacun sait, dans les milieux techniques liés à l’informatique et au réseau, qu’il n’existe strictement aucun moyen d’empêcher de façon fiable la copie d’une information numérique. Chacun le sait, et chacun l’a dit et répété. Cette analyse a été présentée en annexe du rapport Olivennes-Faure, qui avait été commandé par le gouvernement de l’époque pour recommandations préalables aux lois DADVSI puis HADOPI. Il ne s’agit pas d’un tour de passe-passe idéologique visant à légitimer le piratage éhonté des contenus — que la plupart des intervenants, sur le fond, condamnent –, mais de la simple constatation d’un fait.

En outre, chacun sait, et chacun a également dit et répété, que toute mesure de filtrage sur Internet est délicate à mettre en œuvre, d’une part pour des raisons techniques, d’autre part et surtout parce qu’elle met en jeu la liberté d’expression et d’information dans nos démocraties. Au minimum, on est en droit d’espérer que l’exercice de cette censure fasse l’objet d’une procédure judiciaire en bonne et due forme.

Cela n’a pas empêché le gouvernement et le rapporteur, Franck Riester, d’ignorer superbement tous ces avertissements pour faire voter la loi Hadopi, puis la loi Hadopi version 2 suite à la censure par le Conseil Constitutionnel d’un article important, dans des circonstances rocambolesques — lire les résumés sur Wikipedia dont j’ai donné les liens en haut d’article.

L’autorité créée par cette loi, la HADOPI, a commencé réellement son activité à la rentrée 2010, pour le modeste budget de 12 millions d’euros. Elle est supposée envoyer des courriers électroniques d’avertissement, avec l’aide des fournisseurs d’accès français, aux internautes qui copieraient illégalement des œuvres, se rendant ainsi coupables de contrefaçon ; puis, s’ils persistent dans l’erreur, à couper purement et simplement leur accès à Internet, à l’exception de la télévision et de la téléphonie. On note au passage avec intérêt la hiérarchie de valeurs imprimée dans l’esprit du législateur français : seuls les moyens de communication existant depuis plus de 70 ans ont l’honneur de se voir réellement protégés. Apparemment, Internet n’est pas aussi essentiel dans la vie de tous les jours que le téléphone et la télévision. Cette distinction n’a rien d’anecdotique, elle est au contraire au cœur du problème.

À ce jour, fin 2010, les résultats de la HADOPI ne sont pas au rendez-vous (une vraie surprise…). Le piratage ne semble pas avoir sensiblement régressé ; l’activité « pédagogique » (envoi de courriers électroniques), pourtant la plus facile à mettre en œuvre, semble très largement en deçà des quotas initialement annoncés de 50.000 adresses par jour. Cela semble étonnant, mais on verra plus bas qu’il y a une excellente explication pour cela.

Fin de l’acte I.

Acte II : le rabot fiscal

Suite à la crise financière, devant la nécessité de réduire le déficit du budget de l’État, plutôt que d’essayer de réduire son train de vie (cf par exemple ci-dessus : budget Hadopi), la solution française est bien connue : inventer de nouveaux impôts, augmenter les impôts existants et supprimer les niches fiscales.

Nous avons donc pu assister au rabotage récent du statut de jeune entreprise innovante (JEI) et du Crédit Impôt-Recherche ; rabotage qui désole beaucoup de créateurs d’entreprises de technologie.

Nous allons également assister dans les jours qui viennent à la remontée, déjà votée, du taux de TVA sur les accès ADSL, et qui s’applique au 1er janvier 2011. Cette mesure irrite les fournisseurs d’accès et abonnés Internet, qui ont la désagréable impression d’être une nouvelle fois les dindons de la farce.

Acte III : Wikileaks

Là dessus, interviennent les déclarations fracassantes d’Éric Besson, à peine arrivé à l’économie numérique (en remplacement de la regrettée Nathalie Kosciusko-Morizet), souhaitant éjecter Wikileaks des serveurs français qui l’hébergent par une lettre de mission à Pascal Faure (CGIET) qui restera dans les annales. On est là en plein dans la mission « civilisatrice ».

Nouvel émoi. Rigolade (jaune) lorsqu’une fuite du conseil des ministres laisse entendre que le président a confondu Wikipedia avec Wikileaks.

Acte IV : l’annonce du déjeuner de bloggueurs influents

Le président de la République, en homme de dialogue, bien conseillé par son entourage et manifestement conscient de la grogne et de la gêne grandissantes dans un secteur d’avenir qui lui tient particulièrement à cœur (au moins en discours), a cherché a renouer le contact en invitant quelques « personnalités » de l’Internet français pour un déjeuner informel à l’Élysée, le jeudi 16 décembre.

Et là, les choses deviennent très intéressantes pour qui veut s’informer sur le fonctionnement de notre démocratie, les pratiques de nos hommes politiques et la constitution de microcosmes, voire de connivences.

La liste des personnes invitées a été publiée :

  • Xavier Niel, fondateur d’Iliad et patron de Free ;
  • Jean-Michel Planche, fondateur d’Oléane et président de Witbe ;
  • Daniel Marhely, président de Deezer ;
  • Maître Eolas, blogueur et avocat ;
  • Nicolas Vanbremeersch, blogueur (Meilcour.fr, ex-Versac) et fondateur de Spintank ;
  • Eric Dupin, blogueur (Presse Citron) ;
  • Jacques-Antoine Granjon, président de vente-privée.com ;
  • Jean-Baptiste Descroix-Vernier, directeur de Rentabiliweb.

Un choix varié, entrepreneurs comme « blogueurs » relativement connus, qui n’ont pas dû se faire prier : quand on a l’honneur d’être invité à l’Élysée par le président de la République, en général, on y va ; ou on explique comme l’a très bien fait Korben pourquoi on a de très bonnes raisons de refuser.

Acte V : le passage de la loi LOPPSI

Par un amusant hasard du calendrier parlementaire, c’est la nuit précédant le repas suscité qu’a été votée en 2e lecture à l’assemblée la loi LOPPSI sous la férule de Brice Hortefeux et de Éric Ciotti. Chacun pouvait assister à sa retransmission en direct sur le site Internet de l’assemblée. Dans un hémicycle quasiment vide en fin de soirée, on pouvait voir les rares députés présents rejeter en bloc les amendements de bon sens proposés, y compris ceux provenant de députés UMP comme Laure de la Raudière ou Lionel Tardy. Sans parler évidemment de ceux des très rares députés d’opposition présents, Patrick Braouzec et Patrick Bloche. Un processus similaire à celui de l’adoption de la loi HADOPI, avec un résultat qui laisse à désirer pour les mêmes raisons : adoption du filtrage d’Internet vis à vis des contenus pédopornographiques sur simple décision administrative, sans intervention d’un juge, sans même la moindre transparence sur les sites visés. Préférence pour la censure des contenus plutôt que pour l’action contre les actes répréhensibles : la définition même de la tartuferie.

En somme, on préfère l’affichage médiatique de petits bras musclés plutôt que l’efficacité, comme dans le cas d’HADOPI.

Il ne faut probablement pas attendre grand chose du passage en 2e lecture au sénat pour améliorer la loi, il ne reste donc plus que le conseil constitutionnel.

Acte VI : le déjeuner

Le décor est posé, les lois sont quasiment votées dans leur ensemble d’une manière irréversible à court terme. Le moment est donc idéal pour que le président de la République, à l’approche de l’échéance électorale de 2012, puisse afficher la volonté de dialogue qui a toujours caractérisé son action. En effet, un calcul rapide permet de constater que les internautes échaudés par HADOPI et LOPPSI sont probablement un petit peu plus nombreux que les ayants-droit comme Johnny Hallyday, ses collègues et leurs producteurs. Transposé en voix aux élections de 2012, cela pourrait se traduire par un sérieux handicap pour le parti du président.

Cela serait encore plus fâcheux si l’HADOPI prenait sa pleine puissance d’envoi de courriers pédagogiques, se transformant par là même en arme de destruction massive de voix pour l’UMP.

C’est donc là que nous entrons de plain-pied dans la haute politique pré-électorale.

Quatre convives ont fait des compte-rendus directs ou indirect du repas, les voici. Je vous invite à les lire car il est difficile de les paraphraser :

On trouve également les traditionnelles photos sur le perron.

Les déjeuners à l’Élysée ne sont pas rares, mais, fait notable, c’est sans doute la première fois que l’on peut en lire plusieurs compte-rendus aussi directs, qui ne sont pas passés par le filtre aseptisant des médias classiques. Il est ainsi possible d’entrevoir les avis divergents, les points communs, le tout dans une grande transparence, dont on peut très sincèrement remercier les intéressés.

Acte VII : le Conseil

Pour résumer, le président veut établir un dialogue et, pour cela, propose en particulier d’établir une sorte de Conseil National du Numérique (pas forcément sous ce nom), qui était déjà dans les cartons après la fermeture des quelques instances similaires l’ayant précédé. Faire et défaire…

Outre l’opportunisme de la démarche, déjà noté ci-dessus ainsi que dans certains compte-rendus, on peut voir là le réflexe classique de l’homme politique lorsqu’il perd pied : créer une instance « représentative » (il ne s’agit pas forcément qu’elle soit réellement représentative, mais il faut quand même qu’elle en ait l’air). Cela permet :

  • d’établir un dialogue, au moins apparent, ce qui est d’autant plus essentiel qu’en fait la messe est dite et les lois déjà  votées — en entreprise, on appelait cela le management participatif ;
  • de se débarrasser des patates chaudes en les déléguant ;
  • d’avoir un fusible à faire sauter en cas de problème, par remplacement, comme dans un gouvernement ;
  • de déléguer la communication des mauvaises nouvelles en utilisant éventuellement les titulaires de la fonction comme cautions morales en fonction de l’aura qu’ils ont pu acquérir par ailleurs dans une vie antérieure ;
  • de montrer qu’on agit pour résoudre les problèmes ;
  • de distribuer des postes honorifiques à des gens méritants, compétents ou populaires — en en faisant, le cas échéant et s’ils ne le sont déjà, des obligés, dans un classique échange de bons procédés ;
  • éventuellement — l’improbable n’est jamais exclu –, d’avancer réellement.

Ce type de mécanisme est parfaitement connu, bien rodé et largement pratiqué. Il peut même fonctionner si les objectifs stratégiques sont clairement établis, ce qui est souvent le cas lorsqu’à l’extrême on souhaite calmer ou satisfaire tel ou tel lobby.

Mais dans le cas du numérique ? Que recouvre ce mot, d’ailleurs ? Et même si on se limite à Internet ?

L’écosystème d’Internet n’est pas homogène au même titre que l’industrie musicale, et ne peut donc pas constituer un lobby, même au sens noble du terme.

Internet est un croisement bizarre entre la technologie informatique, l’anarchie et l’esprit d’entreprise, mélange hétérogène difficile à appréhender pour les hommes politiques, et à plus forte raison par ceux qui n’y mettent pas les pieds.

Internet étant une agglomération d’intérêts variés et souvent divergents (particuliers de tous milieux et de tous âges, fournisseurs d’accès « purs » ou telcos reconvertis tant bien que mal, éditeurs de contenus, fabricants de matériel, universitaires, chercheurs, commerçants, PME…, en somme des citoyens de toutes origines), il semble difficile de le faire représenter en tant que tel ; problématique qui s’est déjà présentée, à plus petite échelle et de manière beaucoup plus informelle, pour le choix des convives à inviter…

Épilogue

En conclusion, la chose qui me semble évidente est que la création d’un tel conseil serait, avant tout, un bel aveu d’impuissance de la part du pouvoir politique. C’est l’ensemble des mœurs et mentalités politiques françaises qui doit être rénové et modernisé, adapté au numérique et à Internet, plutôt que l’inverse. La conclusion de Versac (paragraphe titré “manque d’ambitions”…) me semble bien résumer la question et aller dans un sens intelligent. Et comme le dit Jean-Michel Planche : on n’est pas à l’abri d’un coup de chance.

Quant à la malheureuse HADOPI, on voit qu’elle est coincée entre le marteau-ayants-droit et l’enclume-UMP-2012. S’il était facile de voter une loi d’affichage pour satisfaire les premiers, il va être plus difficile de jouer la montre pendant encore 18 mois pour envoyer le moins possible de courriers pédagogiques. D’ailleurs, aux dernières nouvelles, il semblerait que les ayants-droit commencent à découvrir la nature du problème…

Mise à jour du 21 décembre 2010 : Nicolas Sarkozy, le retour du candidat numérique (tout un programme), point de vue de Pierre Chappaz sur le déjeuner, et sur l’annonce officielle d’Éric Besson de ce jour (création du CNN, …).

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